Le Monde de Lujayne

Voici le blog d'une touche-à-tout : couture (costumes historiques), dessin, broderie... venez trouver des idées ou simplement jeter un coup d'oeil !

26 juin 2006

Nouvelle rubrique !

Ca m'est venu d'un coup, ce matin, en faisant un peu de tri... j'ai trouvé un plein classeur de textes courts de mon cru (souvent de la sf ou de la fantasy, j'avoue...) écrits durant les dix dernières années. Je ne sais pas trop ce qu'ils valent, mais bon... je me suis dit que ça pouvait être sympa d'en publier de temps en temps sur mon blog ! Alors surtout, n'hésitez pas à me donner votre avis, bon ou mauvais, ça m'intéresse !

On va commencer par "le Rêve du Lac"...

De l’autre côté du lac…

Je m’étais endormie, tombant de fatigue, étroitement pelotonnée dans ma cape. Il faisait doux, ce soir-là, et comme à son habitude Anna avait pris le premier tour de garde. Elle avait toujours préféré veiller en premier, et, après un si long périple ensemble, nous ne nous posions même plus la question de savoir qui prendrait le premier tour de veille.

Il y avait de nombreux feux comme le nôtre le long de la rive. On en apercevait même plusieurs clignoter faiblement de l’autre coté de l’eau, au pied des falaises, sous les arches de la vieille route. Le groupe de bohémiens s’était installé là, et l’un d’entre eux chantait l’une de ces mélodies, à la fois rythmées et mélancoliques, que nous avions entendues lors de notre dernière halte. Le son portait loin, sur l’eau, et, bien que je ne puisse pas en distinguer les paroles, il m’avait bercée avant que je ne m’endorme, plus calme que je ne l’avais été depuis longtemps.

Depuis combien de temps fuyions-nous ? J’avais perdu le décompte du temps, mais je savais qu’Anna aurait pu répondre à la question, si je la lui avais posée. Le temps me semblait tellement lointain, avant le Bouleversement, quand je n’étais qu’une jeune fille riche et oisive, et elle une des domestiques attachées à notre famille depuis des siècles.  A présent je ne possédais plus rien, sinon les quelques habits et ustensiles hâtivement rassemblés dans un sac à dos le jour de ma fuite, quand tout avait basculé, et que je n’avais jamais pu me résoudre à abandonner depuis. Elle-même n’était plus ma domestique, puisque je l’avais affranchie il y a déjà longtemps, quand j’avais réalisé que je n’avais pas le droit de l’entraîner dans mes propres problèmes. Mais elle n’avait jamais voulu me quitter, et sa présence tranquille et rassurante était sans doute l’une des choses qui m’avait empêchée de perdre espoir et de tout abandonner.

Durant toutes ces années, nous avions revêtu toutes les identités possibles et imaginables. Parcourant une terre qui n’avait plus rien de reconnaissable avec ce qu’elle avait été avant, nous étions devenues les parfaites fugitives, un an ici, six mois là, toujours sur le qui-vive. Au début, quand je ne percevais pas encore bien la menace qui pesait sur moi, j’avais pensé qu’il me suffirait de me cacher, qu’on m’oublierait. Je pensais qu’on s’était trompé sur mon compte, que je n’étais pas celle qu’ils croyaient, celle qu’ils recherchaient vraiment.

Les évènements m’avaient démontré le contraire. Peut-être que, si j’avais continué ma vie simple d’autrefois, jamais ne me serais-je rendue compte de ce que j’étais vraiment.  Mais la vie dure et l’adversité m’avaient révélé des aspects jusque là insoupçonnés de ma personnalité. A vrai dire, si je n’avais pas été ce que j’étais, je n’aurais pas pu leur échapper si longtemps.

Avec toutes les morts d’êtres chers qui avaient jalonné ma fuite, c’était une bien piètre consolation, si ça pourrait jamais en être une.

Anna ne s’était jamais plainte. Je lui avais souvent dit d’aller vivre sa vie, que sans moi elle pourrait enfin prendre du repos et mener une existence normale – enfin, aussi normale qu’il était possible dans ce monde chaviré – mais elle avait toujours refusé. J’en avais à chaque fois été soulagée. Sa présence discrète, à la fois efficace et confiante, m’aurait énormément manqué. Elle avait toujours été là dans les coups durs, m’empêchant même de devenir folle quand Marc et Quejon avaient été tués. Marc, ses grandes mains si tendres, son rire communicatif, sa tendresse bourrue… Et Quejon son petit corps si chaud, ses grands yeux interrogateurs et son rire cristallin de bébé, si petit, tellement innocent… A l’époque, je pensais encore que fonder une famille était possible…

J’avais été tour à tour bohémienne, couturière, cuisinière, institutrice, infirmière, voyante…je ne comptais plus les identités que j’avais endossée. A chaque fois, ils avaient fini par me retrouver et il avait fallu fuir et tout abandonner, dans la terreur et souvent dans les larmes. Il y avait quelques semaines encore, j’avais été engagée comme préceptrice dans une maison dont les maîtres avaient profité du Bouleversement pour s’enrichir. Anna avait trouvé un poste de cuisinière dans la même famille, et je comptais bien que nous pourrions rester là encore quelques années.

Las ! Encore une fois, nous nous étions enfuies de justesse. Sans doute, cette fois, cela avait été à cause d’une dénonciation… d’ordinaire, ils mettaient plus de temps à retrouver nos traces.

Les routes étaient pleines de gens comme nous. Eux n’étaient pas poursuivis, mais ils tentaient aussi leur chance ailleurs. Pour beaucoup, c’était la seule solution pour survivre. D’autres aimaient tout simplement ça, et couraient les routes du printemps à l’automne. Après le Bouleversement, on avait redécouvert un monde âpre,  où tout était à reconstruire. Petit à petit, sans que personne ne s’en rendent vraiment compte, un monde féodal s’était réinstallé. Féodal bien étrange, certes, mais féodal tout de même. On a toujours tendance, en temps de crise, à chercher protection auprès de plus fort que soi.

Mais les laissés-pour-compte avaient été nombreux…

C’est une brusque intuition qui me réveilla, avant le bruit, avant les cris, avant la main d’Anna sur mon épaule. Là-bas, de l’autre côté du lac, les chants s’étaient tus. Il faisait trop sombre pour distinguer quoi que ce soit, mais une certitude brutale me glaça. Je l’avais trop souvent éprouvée pour ne pas savoir de quoi il s’agissait. Quelques instants plus tard, les cris me confirmèrent que j’avais vu juste.

La Lune sortit de derrière un nuage. Impuissante, je ne pus qu’assister, atterrée, au massacre. Personne ne se porta à leur secours. Les gens savent reconnaître des Noirs Tueurs quand ils en voient un, et se gardent bien d’attirer leur attention. Je ne les voyais pas, mais je devinais les voyageurs se resserrant frileusement autour de leur feu en affectant ne rien entendre. Personne ne voulait avoir affaire à des Noirs Tueurs, et surtout pas se dresser malencontreusement en travers de leur chemin.

Anna était étrangement silencieuse, mais j’attribuai cela à son mutisme habituel. Quant à moi, je réalisai pleinement ce que ces évènements horribles signifiaient. A vrai dire, je m’y attendais depuis longtemps, mais j’avais toujours espéré qu’ils n’oseraient pas…qu’ils avaient trop besoin de moi… qu’ils me voulaient vivante, enfin. Quel orgueil !

- Ils sont venus pour nous, cette fois, murmurais-je à Anna.

- Pourquoi s’attaquer aux bohémiens ? dit-elle d’une voix lasse que je ne lui connaissais pas.

- Ils savent que nous sommes par ici… ils savent que nous avons été vus en leur compagnie. Ils veulent savoir ce que nous leur avons dit…

Je jetais un coup d’œil de l’autre côté du lac, où les cris s’étaient tus. Toutes ces morts…toutes ces morts de gens innocents ! Cela ne finirait donc jamais ? Combien de fois ne m’étais-je pas déjà lamentée sur le sort qui me poursuivait ? Heureusement, Anna avait toujours été là pour me ramener à moi et me faire aller de l’avant. Parfois, je me demandais si elle avait bien fait…

« Il faut nous en aller, dis-je. Si nous partons tout de suite, nous pourrions avoir atteint le col avant l’aube. Une fois dans la forêt de Montmarsan, ils ne pourront plus nous repérer.

- Et ensuite ? dit-elle.

-Eh bien…je ne sais pas ! Comme d’habitude.  Je crois qu’il y a une ville de l’autre côté, on pourrait aller jusque là. On sait se débrouiller, pas vrai ?

Elle ne répondit pas, et l’inquiétude me saisit. Je n’aimais pas la façon dont la conversation tournait, mais j’espérais que, pour une fois, ma prescience me faisait défaut.

- Non, dit-elle alors doucement.

- Quoi, non ?

- Je ne fuirais pas.

- Tu ne fuiras…, répétais-je stupidement, la surprise me coupant la parole. Mais tu as vu ! Ce sont des Noirs Tueurs ! Cette fois, ils ne feront pas de quartiers ! Ils ont décidé d’en finir !

-Ecoute-moi, me dit-elle d’une voix ferme, me forçant à la regarder dans les yeux. J’en ai assez. Assez, tu comprends ? Assez de fuir, assez de vivre sans pouvoir faire de projets, sans jamais savoir de quoi demain sera fait. J’en ai assez de prendre la fuite en pleine nuit, de laisser à chaque fois le peu que je réussis à reconstruire. Je ne suis plus toute jeune. Bientôt, très bientôt, je ne pourrais plus te suivre, et tu le sais.

- Mais… bien sûr ! Je te l’ai déjà dit, personne n’a plus le droit que toi de vivre une vie tranquille ! Mais attend que nous soyons sorties de ce coup-là pour partir !Dans une autre ville, tu pourras t’établir facilement, sans que personne ne puisse faire le lien avec moi !

Sa décision me faisait mal au cœur, sans aucun doute, mais je savais trop ce que je lui devais pour vouloir l’empêcher de prendre un repos bien mérité.

Elle secoua la tête.

- Tu ne comprends pas. Je ne veux pas recommencer une nouvelle vie. Des nouvelles vies, j’en ai eu des dizaines depuis le Bouleversement. Cela me suffit.

Alors je sus que mon intuition avait vu juste. Mais je ne voulais pas, je ne pouvais pas l’accepter.

- Mais tu ne peux pas rester ici ! Ce sont des Noirs Tueurs ! Même si je ne suis plus là, ils ne t’épargneront pas !

Encore une fois, elle secoua la tête.

- Laisse-moi choisir le lieu, et le moment, pour une fois. C’est tout ce que je peux faire. Tu me dois bien ça…

Je détournais la tête, incapable de parler. Je savais que sa décision était irrévocable, et je la comprenais, même si j’aurais préféré la forcer à se lever et à me suivre pour sauver sa peau. Mais, il y a bien longtemps, j’avais renoncé à tout droit sur elle. Je l’avais laissée libre de choisir ce qu’elle voulait faire de sa vie…ou comment elle voulait la finir.

Et je savais, aussi clairement que si cela s’était déjà passé, que si elle restait ici, elle aurait ce qu’elle voulait.

Posté par lujayne à 10:12 - Courts textes - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]


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